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La toile mystérieuse !
La destruction du manoir Nairne-McNicoll-Duggan-Grey survenue dans les années 1960, a été vécue avec amertume par plusieurs habitants de La Malbaie.
Qu’un élément de notre patrimoine et de l’histoire de Charlevoix soit tombé sous le pic des démolisseurs, sans que nos gouvernements n’interviennent, est aujourd’hui, une lamentable réalité et rien ne pourra plus maintenant le faire revivre. De mon côté, je voulais tenter de reconstituer la chronologie des derniers moments et évènements qui ont précédé la démolition du manoir et aussi retrouver des artéfacts ayant appartenu à ce dernier et de ce fait à une partie de notre propre histoire.
J’ai donc contacté l’éditeur du journal Le Charlevoisien, monsieur Charles Warren, qui accepta avec empressement de promouvoir mon projet et de le publier. Je terminais mon article en invitant ceux qui avaient des photos, des anecdotes et même des objets liés au manoir de communiquer avec moi. Je n’espérais pas de grandes choses de ces dernières lignes, mais au contraire, je fus comblé.
Peu de temps après la parution de cet entrefilet, je reçus un courriel du fils de l’entrepreneur qui avait procédé à la démolition du manoir, monsieur Michel Savard de La Malbaie. Il soutenait que certains articles pouvant m’intéresser se trouveraient encore dans l’ancien chalet de son père, près du Cap-à-l’Aigle.
Un rendez-vous fut fixé et dès la semaine suivante, nous étions à pied d’œuvre. Mais quelle déception! Le chalet était dans un très piteux état, presqu’à l’abandon, vide de tout meubles, sauf une peinture. Reposant sur le sol, elle était trop éloignée pour que je puisse en saisir la teneur et le propos.
Être si près d’un objet que l’on pense important pour notre histoire et impossible de le voir avec précision, c’était toute une frustration. J’ai même dû me mortifier pour ne pas pénétrer par effraction et à coup sûr commettre une belle erreur.
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J’étais fort déçu de la tournure des évènements et nous nous sommes quittés sur une vague promesse de sa part de tenter de retrouver le propriétaire actuel. Tôt le lundi matin suivant, monsieur Savard avait tenu parole et un courriel m’indiquait le nom du propriétaire du lot.
Décidant d’attendre une heure décente pour lui téléphoner, j’ai reporté cet appel vers 10:00. Encore une fois la synchronicité avait bien fait son travail. L’actuelle propriétaire m’avisait qu’il était probablement et malheureusement trop tard. Que le matin même, les démolisseurs étaient à l’œuvre pour raser le chalet pour permettre la construction d’une nouvelle habitation. Après avoir saisi la teneur de mon appel et l’urgence de la situation, elle me demanda de demeurer en ligne. L’attente fut interminable et finalement elle revint pour me dire qu’elle avait été en mesure de faire stopper la démolition et que les ouvriers avaient rescapé la pauvre peinture et qu’elle était disposée à me la remettre. Ouf! un délai d’à peine dix minutes de plus et cette peinture devenait une chose du passé.
La passation fut faite à Québec par une belle journée d’octobre 2008. Madame Pauline Grégoire que je remercie de tout cœur, m’a donné la toile en espérant que je pourrais en découvrir l’origine.
Tintin avait bien été à la recherche de l’étoile mystérieuse ! De mon côté je venais de trouver, la toile mystérieuse !
Ne pouvant pas résister plus longtemps, je me suis empressé, une fois seul, de déchirer l’emballage pour la contempler. Effectivement, comme madame Grégoire m’avait spécifié, la toile était assez ordinaire, d’une facture amateur, les traits des personnages imprécis et répétitifs, le coup de pinceau n’était certainement pas celui d’un grand artiste et les couleurs utilisées étaient sombres et ternes.

La scène qui y est représentée en est une de bataille avec en premier plan un officier anglais en costume du XIXe siècle. Un premier examen plus minutieux ne révélait pas de signature de l’artiste, ni le titre. Donc, rien à tirer du recto de la toile.
La suite logique était d’examiner l’endos de la toile. Un papier brun avait été utilisé pour recouvrir tout le travail de l’encadreur. Il en restait certains lambeaux ainsi que l’étiquette de la maison d’encadrement.

Cet encadrement devait avoir une certaine valeur ayant été réalisé par une maison qui avait l’assentiment royal. On pouvait déjà mettre une époque sur la réalisation de l’encadrement. Le roi Édouard VII, fils de la reine Victoria, a régné sur l’Angleterre de 1901 jusqu’à son décès en 1910. Ce sont les seuls indices que cette toile semblait pouvoir révéler. Négligemment je l’avais appuyée au mur, chez moi, pour en reprendre l’examen plus tard. Et c’est grâce au fait que je n’avais pas porté attention au sens de la toile que la vérité me sauta aux yeux. En regardant le verso de la toile dans le bon sens, je ne distinguais rien, mais si la toile était « tête en bas », tout se révélait.
Il y avait des écritures sous la toile !

Premièrement le nom du peintre : William Heath 1794-1840. Caricaturiste et illustrateur, né à Northumbria en Angleterre. Il fut soldat et un artiste accompli se spécialisant surtout dans les illustrations militaires.

Deuxièmement, le nom de l’artiste qui avait gravé sur la plaque de métal servant de matrice à une production de masse : Henry Merke. Ce fait confirme que la toile originale était une gravure, peinte à la main.

Troisièmement, le nom de la maison d’édition britannique :
Burkitt & Hudson.
Ceci me portait de plus en plus à imaginer que l’œuvre originale, devait valoir une certaine somme d’argent.
Et dernier indice, le titre de la gravure :
“This plate representing Field Marshall his Grace the Duke of Wellington and those officers whose exploits have adorned its annals in the peninsula and at Waterloo.”
Cette œuvre représente le duc de Wellington et une partie de ses officiers et rendait hommage à leurs exploits à Waterloo, lors de la victoire sur Napoléon Bonaparte, le 18 juin 1815.
Résumons-nous, une toile gravée et peinte entre 1815 et 1840 et encadrée entre 1901 et 1910. Pour retracer l’œuvre d’origine, j’ai contacté le musée de Londres. Ces derniers ne retrouvent pas la trace de cette gravure, mais ils me réfèrent au musée du duc de Wellington toujours à Londres. Un second échec, personne ne semble connaître l’existence de cette gravure.
Si certaines des œuvres de ce monsieur Heath que l’on retrouve en vente sur le web, se détaillent à plus de 600 livres sterling (soit près de 1,500$) alors avons-nous en notre possession une gravure pouvant valoir une certaine somme?
Peut-être en avions eu une! Car cette gravure a été altérée. Lorsque que j’ai défait l’encadrement pour en faire une étude plus exhaustive, je me suis aperçu qu’une couche de peinture avait été ajoutée sur l’œuvre originale. De toute façon il est aisé de constater le contraste évident entre une gravure de William Heath et celle que j’ai entre les mains.

Quelles sont mes conclusions ?
En tenant compte de toutes les informations pertinentes et qui apparaissent sur la gravure, je peux en conclure que cette œuvre de William Heath est arrivée au manoir après le règne de John McNicoll-Nairne, probablement vers 1902. Le seigneur à cette époque était E.J. Duggan

Archibald Grey, gendre d’E.J.Duggan et dernier seigneur de Murray Bay. Photo prise vers 1945.
Pour ce qui est de l’ajout de la couche de peinture sur l’œuvre originale, elle daterait de la période comprise entre 1902 et 1960.
Nous avons en main, probablement l’ancêtre de la peinture à numéros!
Quoiqu’il en soit, même si cette gravure ne concerne pas la période de John McNicoll, elle a tout de même appartenu au manoir de Murray Bay et elle fait partie de notre patrimoine.
Guy Mc Nicoll
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