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Clan Mc Nicoll du Québec
Collaboration spéciale : Céline E. Colgan
 

APRÈS CULLODEN 

La dispersion

 
 « Ils seront dans le souvenir à jamais,
seront vivants à jamais, 
ils parleront à jamais, 
le peuple les entendra à jamais. »
 
                                                                    W.B. Yeats
 
 
  
Monument dressé à la mémoire
des Highlanders morts à Culloden
 
L’âme des morts et l’esprit du désespoir flottent toujours sur Culloden.  Les Highlanders
qui pensaient avoir le droit avec eux, puisqu’ils se battaient pour le respect de leurs
anciennes coutumes et de la défense de leur liberté, ont tous péri dans la boue et le sang.

Après la bataille de Culloden, le système des clans fut battu en brèche sur tous les fronts afin que les Highlands ne puissent plus jamais être le centre d’une révolte.  Aucune distinction ne fut établie entre clans jacobites et clans whigs (fidèles à la Couronne ). La dispersion systématique des clans fut entreprise.  La cuisante défaite des Écossais face aux Anglais  allait apporter son lot de souffrances dans les Highlands.  Ce fut une occasion en or pour ces derniers de régler de vieux comptes avec les Highlanders.

   
Clan MacBean                     Clan MacKenzie
 
La défaite des jacobites ouvrit en effet la voie à une répression qui, même en tenant compte des exagérations de la propagande, ne peut être qualifiée que de sauvage. Les Anglais trouvèrent donc, dans le fils du roi,  l’exécuteur parfait pour leurs basses besognes. Augustus de Cumberland,  n’a agi ni en prince, ni en chef militaire responsable ; il laissa libre cours à la brutalité de ses troupes, dont la majorité était constituée de mercenaires allemands et de recrues levées dans les plus basses classes de l’Angleterre.  Il y gagna le surnom de « Boucher » (Butcher Cumberland)  qui lui est resté. Ce dernier se vengea impitoyablement, se livrant à des rapines, des massacres et des tortures.  
 
 
Duc de Cumberland
 
Une chasse systématique aux rescapés s’instaura, sur ordre du duc. On ne fit quartier à aucun traînard, ni fuyard, sauf aux quelques élus destinés à être exécutés en public. Les blessés gisant sur le champ de bataille n’éveillèrent aucune compassion ; une balle ou un coup de baïonnette les achevait quand on les découvrait.
 
 
La plaine où a péri la vieille Écosse

 
« Quand le bruit se répandit que des fuyards s’étaient réfugiés dans les maisons autour
du champ de bataille, ordre fut donné de les brûler avec leurs habitants, et que si
quelqu’un tentait de s’échapper il serait aussitôt fusillé. 
 
Certains officiers refusèrent d’exécuter ces ordres barbares, mais les soldats
mercenaires le faisaient à leur place.  On cite l’exemple d’une femme en train
d’accoucher, qui fut brûlée vive dans sa maison avec neuf ou dix autres femmes, acte
indigne de gens qui se disaient chrétiens. »
 
Tous les hommes soupçonnés d’être à la solde des rebelles étaient entassés dans des prisons, des pontons, des caves, des soupentes,  livrés à la faim et à la soif, dépouillés de leurs vêtements, parqués nus et sans nourriture, beaucoup moururent de froid et de faim.  On enleva même aux médecins et aux chirurgiens leurs instruments afin de les empêcher de soigner les malades ou les blessés.
 
Encore là, s’agissait-il de brutalités commises à chaud, aussitôt après la bataille.  Mais la chasse aux rebelles se poursuivit pendant  des mois.
 
 
Lord Chesterfield
 
 
La chasse aux rebelles
 
Dans les mois qui suivirent des régions entières furent ravagées, les bétails laissés à mourir de faim ou emmenés par l’armée. Les Highlanders, hommes, femmes et enfants furent littéralement persécutés. Par monts et par vaux,  des détachements de soldats furent chargés de pourchasser les fugitifs, ses patrouilles dévastèrent le pays, pillèrent les maisons, brûlèrent les petites fermes, tuèrent les jacobites suspects   (plusieurs furent abattus, passés à la baïonnette et même brûlés vifs), violèrent les femmes et poussèrent le bétail  des Highlanders  jusqu’aux   postes  militaires. 
 
Ce   fut  la  dévastation  totale  au passage des troupes anglaises. Quand des créatures affamées cherchaient une poignée de farine d’avoine, elles étaient repoussées à coups de mousquet.  Si un soldat ou sa femme manifestait quelque sentiment d’humanité, eh bien, comme l’avait dit  Cumberland, «  ils étaient sévèrement fouettés…puis mis au régime de farine et d’eau sous surveillance pour deux semaines ».  Aussi cruelles et répugnantes que fussent ces représailles, le duc les jugeait insuffisantes.
 
Lord Duncan  Forbes de Culloden
 
Le président de la Cour de session, Duncan Forbes,  qui s’était montré impeccablement loyal envers le gouvernement, s’interposa en vain ; les ordres venaient de plus haut que lui.  Quand le Lord Président Forbes parla à Cumberland de ces procédés de pacification et des lois qu’il faudrait donner au pays, celui-ci,  répondit : «  Je ferai faire la loi par une brigade ».
 
La machine judiciaire se mit en branle.  Les prisonniers, dont certains s’étaient rendu sous promesse  d’amnistie, furent déportés en masse aux Antilles et en Amérique, comme des esclaves «  entassés dans d’infectes sentines, sans air pour respirer, sans espace pour se coucher ou se mouvoir » ; plus de 1 500 Highlanders allèrent ainsi renforcer la main- d’œuvre des plantations outre-mer.
 
Pour les plus compromis, c’était la peine de mort, prononcée par la Chambre des Lords à Westminster.  Trois lords furent décapités ; Kilmarnock, Balmerino et le vieux Lovat, qui expiait ainsi toutes ses trahisons passées sous l’apparence d’un fidèle jacobite.  Une centaine de rebelles de  moindre rang furent pendus.  Ajoutons à tout ceci, d’innombrables confiscations.  Ceux qui furent épargnés en 1745 étaient prêts à tout vendre pour sauver ce qu’ils pouvaient en monnaie d’or et pour compenser ce qu’ils avaient perdu en renonçant à leur droit de «  vie  et de mort ».
 
Trois semaines après la bataille de Culloden, Cumberland écrivit à Newcastle : «  Je regrette de devoir quitter ce pays dans cet état ; car tout le bien que nous y avons fait n’a fait verser que peu de sang, ce qui n’a fait qu’affaiblir la folie sans la guérir ; et je tremble de peur à la pensée que ce pays infâme puisse causer la ruine de cette île et de notre famille »
 
Ces méthodes se révélèrent efficaces, mais plus durables furent les mesures  législatives qui suivirent. Dès 1747, le Parlement abolit les «  juridictions héréditaires d’Écosse », c’est-à-dire les justices seigneuriales et claniques qui étaient la base du système judiciaire du pays,  ce fut la mesure la plus radicale. Depuis des générations, les habitants des Highlands comptaient sur les conseils et la protection de leurs chefs.  Maintenant ils se retrouvaient sans chef.  Le pouvoir des sheriffs, officiers royaux, s’en trouva renforcé ainsi que celui des juges de paix, mais les seigneurs et les chefs de clans y perdirent le principal de leur puissance.  C’était dans les Highlands un profond et irréversible  bouleversement des structures sociales.  Ainsi, au moment où il avait le plus besoin d’un chef, le membre de clan des Highlands ne pouvait faire appel à lui, il était seul dans un monde hostile.
 
Les lois qui supprimaient le système des clans, qui jugeaient criminelle l’exécution de musique ancienne et le port du kilt et du tartan, furent encore plus efficaces pour anéantir l’esprit des Highlanders.  Tous les Highlanders devaient livrer leurs armes.  S’ils refusaient, ils pouvaient être condamnés aux travaux forcés pendant sept ans.  Pour plus de trente ans, ces signes extérieurs du celtisme devinrent clandestins, jusqu’à ce qu’une nouvelle loi les autorise à nouveau en 1782.
 
Le nom même d’Écosse disparut des documents officiels ; on ne parla plus que de la
«  Grande-Bretagne du Nord » (North britain).
 
La dernière loi, qui a prohibé le port des armes, a été efficace, au-delà de ce qu’on pouvait en attendre.  La loi qui suivit la victoire de Culloden trouva la nation tout entière effondrée et frappée d’effroi.  Il y eut des dénonciations sans risque et  sans crainte et les armes furent collectées avec tant de rigueur que chaque maison fut dépouillée de toute défense.  Désarmer une partie des Highlands ne pouvait donner matière à se plaindre, mais les clans qui demeurèrent loyaux murmurèrent, qu’après avoir défendu le roi on leur interdisait maintenant de se défendre eux-mêmes et de porter une épée qu’ils avaient mise au service de la légalité. Leur sort est, sans aucun doute rigoureux, mais la règle politique n’est jamais parfaite et il suffit qu’elle ait plus d’avantages que d’inconvénients.
 
On peut néanmoins se demander s’il y a eu plus de bien que de mal à désarmer un peuple si éclaté en plusieurs tribus et si éloigné du pouvoir central.  L’autorité suprême d’une communauté n’a le droit d’interdire à chaque individu ou à chaque collectivité subalterne d’assurer eux-mêmes leur propre défense, que si elle est en mesure de les protéger elle-même, si tel n’est pas le cas, elle se doit de leur en laisser le soin…  Les lois qui placent les sujets dans une telle situation contreviennent aux principes fondamentaux du pacte social; elles imposent l’obéissance sans  assurer la protection. Personne ne songerait à contester le droit d’un gouvernement à briser l’arme qu’on a dressée contre lui.  Mais la mise hors la loi du costume national causa une émotion et une indignation énormes.
 
1735 Portrait du chancelier Hardwick
 
Le gouvernement britannique mit tout en œuvre pour éliminer et détruire complètement le système patriarcal des clans, coupant ainsi court à l’esprit de rébellion des Highlanders. En 1746, le chancelier Hardwick fit adopter le « Disarming Act » punissant sévèrement le port ou la possession d’armes, de même que celle du plaid, du  tartan et du kilt.  La cornemuse étant taxée d’instrument de guerre, fut elle aussi proscrite.  Plusieurs Écossais devinrent des hors-la-loi, des fugitifs, vivant en marge de la société.
 
L’Acte de Désarmement contenait une clause tout à fait arbitraire : l’interdiction de porter le costume highlandais, complet ou en partie, à partir de 1747.  Deux fois, un délai d’application fut accordé, mais en décembre 1748, l’armée reçut l’ordre d’appliquer strictement le décret en arrêtant tous les contrevenants et en les faisant comparaître «  dans le même costume » devant un magistrat civil pour le convaincre de leur culpabilité.
 
  
                 Samuel Johnson                                                    Walter Scott                            
 
Samuel Johnson parle de «  facétie gratuite  » et Walter Scott de «  persécution » tout en admettant que c’était faire preuve de psychologie que de dépouiller les Highlanders d’un costume qui était étroitement associé aux coutumes et aux guerres de clans.  Il était bien vrai que le tartan était devenu un emblème jacobite;  à Édimbourg, huit mois après Culloden, le mot d’ordre circulait de bouche à oreille de célébrer l’anniversaire du prince par des dîners et des bals où les dames porteraient des robes en tartan avec des bas et des chaussures assortis et des cocardes blanches.
 
Duncan Forbes
 
Duncan Forbes prétendait que «  sans ce costume pratique, il est tout à fait impossible aux Écossais de soigner leurs bêtes, de vaquer à leurs occupations et qu’ils allaient tomber dans la misère et ne paieraient plus leurs loyers ».  Les bardes gaéliques glorifiaient le tartan «  aux plis gracieux » et jetaient l’anathème sur les «  braies » (comme ils appelaient les pantalons à la mode des Lowlands).  Mais la loi suivait son cours.  Bon nombre allèrent en prison.
 
Tout ce qui singularisait les Highlands était interdit, tout était bon pour abolir la plus
petite distinction entre Écossais des Highlands et des Lowlands.  Évolution en sens
unique qui faisait craindre aux Gaëls la fin de leur monde.
 
Maréchal Wade
 
Le système de routes militaires ébauché par le général Wade dans les années 1720 fut complété et des garnisons furent cantonnées dans les Highlands jusqu’au 19e siècle, alors que toute menace jacobite avait depuis longtemps disparu.
 
Après, les insurrections de 1715 et 1745, des centaines de prisonniers jacobites furent déportés dans les colonies américaines et aux Indes occidentales pour travailler dans les plantations ou comme «  serviteurs sous contrat ».
 
Un stimulant indirect de l’émigration fut le service qu’accomplirent en Amérique les régiments de Highlanders pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763).  Tous ces hommes portèrent aux quatre coins du monde la renommée du béret, du plaid et de la cornemuse et leur valeur militaire fut souvent célébrée. Ils affronteront l’ennemi avec cette soif ardente du risque et de gloire qui anime des hommes qui se battent sous les yeux de ceux dont ils ressentiraient la réprobation comme la plus cruelle blessure et dont ils recevront les louanges comme la  plus exaltante des récompenses.
 
     
Régiment des Highlands
 
On estime à douze milliers le nombre de Highlanders engagés dans la guerre de Sept Ans – bien qu’on ait avancé des chiffres beaucoup plus élevés.  Les pertes furent lourdes : «  Les Highlanders n’étaient-ils pas de toutes les opérations hasardeuses dont on ne pouvait rien attendre que de se rompre les os? ».  Sur un régiment comptant au départ 1200 hommes, 76 seulement revinrent en Écosse.  Il faut dire que c’était  en grande partie parce que les soldats et les officiers étaient gratifiés de concessions en rapport avec leur grade.  Sur les milliers de Highlanders qui se battirent en Amérique du Nord pendant cette guerre  beaucoup se virent octroyer des terres dans l’Ile-du-Prince-Edouard et dans la vallée de l’Hudson. 
 
Entre la fin de la guerre de Sept Ans et le début de la guerre d’Indépendance américaine, environ vingt mille personnes semblent avoir quitté les Highlands pour l’Amérique du Nord.
 
 
Depuis deux cents ans au moins, les « Highlands Regiments of  the British Army » ont beaucoup contribué à maintenir les traditions des Highlands et à garder vivant l’esprit des clans au cours du demi-siècle douloureux qui a suivi Culloden reflétant ainsi le souffle qui animait les régiments de l’époque qui ont combattu pour la dernière fois lors de cette triste bataille. Ils ont également permis le temps de l’oubli et pourtant, ce n’était certainement pas l’objectif premier.
 
Culloden marque un tournant dans l’histoire des Highlands.  Dans le  dernier quart de siècle, il y eut des tentatives pour redresser les torts causés aux Highlands.  En 1782 le « Disarming Act de 1746 », qui interdisait le port du costume régional et de jouer de la cornemuse, fut abrogé et, en 1784 plusieurs domaines confisqués aux jacobites furent rendus à leurs propriétaires.
 
Beaucoup diront que la bataille de Culloden a marqué la fin du mode de vie traditionnel dans les Highlands, ce qui surprend est la persistance de la loyauté de ces hommes et de ces femmes.  Les Highlanders se sont toujours moins sentis concernés par la notion de classes sociales que sa voisine l’Angleterre. La position qu’ils adoptèrent vis-à-vis du passé est impensable pour un Anglais.  Ils entretiennent et chérissent la mémoire de leurs ancêtres, bon ou mauvais, et un sentiment d’identité avec les morts reste vivant en lui jusqu’à la vingtième génération.
 
  
Le tournant de l’histoire                        Clan MacAuley
 
Au cours du XVIIIe et du XIXe siècle, des milliers de Highlanders ont quitté l’Écosse pour le nouveau monde.  Il en est résulté une diaspora * dont ils peuvent être fiers.  Ces émigrants gardèrent toujours conscience de leur origine créant ainsi les conditions nécessaires pour que l’identité celtique moderne acquiert une dimension mondiale.
 
Elle a donné la preuve, à travers le monde entier, que les Écossais ne manquent ni
d’imagination, ni de  ressource, ni de ressort et encore moins de génie.
 
* le terme diaspora désigne la migration dans le monde entier de millions de personnes de pays dits « celtiques » entre la fin du XVIIIe et le début du XXe siècle.
 
 
Pour en savoir plus relativement aux lectures ;
voir onglet Livres de référence
       
Céline E. Colgan
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