|
Collaboration spéciale : Céline E. Colgan
WILLIAM WALLACE
Un petit retour en arrière s’impose pour comprendre la suite. À la mort d’Alexandre III, Margaret, petite-fille et héritière putative, était l’enfant du roi de Norvège. Il était convenu qu’elle épouserait l’héritier du trône d’Angleterre afin d’unir les deux couronnes mais l’enfant mourut avant d’atteindre l’Écosse. Cet évènement ouvrait la succession à la maison royale. Les deux prétendants les plus sérieux étaient Robert Bruce et John Baliol. Édouard 1 er, dont le but était de mettre à tout prix l’Écosse sous sa coupe profita de la rivalité entre les deux hommes pour abdiquer en faveur de John Baliol croyant qu’il se montrerait plus docile que Bruce. Baliol refusa de se soumettre aux conditions d’Édouard 1 er voulait lui imposer et, dès le début de 1296, après avoir répudié son allégeance à la couronne, il conclut avec
la France , ennemi héréditaire de l’Angleterre, une alliance qui devait durer trois cents ans.
La « pax Anglicana » pour paraphraser la « pax Romana » de l’’Antiquité ne devait pas durer longtemps. En fait l’autorité du gouverneur anglais, dès le départ, ne s’étendit guère au nord de
la Tay et de
la Clyde. Des troubles éclatèrent, sporadiquement, en Galloway, en Argyll. Mais il manquait un chef pour coordonner la résistance : il apparut dans l’Ouest au printemps de 1297.
Ce ne fut, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, ni un comte, ni un baron, mais un simple jeune homme de la paroisse de Paisley, dans le comté d’Ayr. Il s’appelait William Wallace (en latin Walensis), ce qui indique une origine galloise, donc celte. On ignore sa date de naissance et le début de sa vie. La légende, peut-être fondée sur la réalité, le dépeint comme un adolescent batailleur et querelleur. En tout cas, les témoins le décrivent grand, athlétique, intrépide et sans pitié.
Il entre dans l’Histoire par le meurtre du Sheriff anglais de Lanark, à cause d’une rivalité amoureuse au sujet d’une jeune fille noble. Ce Sheriff avait la réputation d’un tyran. Mis hors-la-loi à la suite de ce crime. Wallace se retire dans les forêts où de hardis compagnons viennent le rejoindre, et à la tête d’une troupe de trente hommes il massacre la garnison anglaise de Lanark en mai 1297.
Son nom est désormais connu dans toute l’Écosse ; des nobles se rallient à lui, au premier rang desquels le vaillant William Douglas « le hardi », qui sera son plus fidèle lieutenant. Les opérations de harcèlements contre les Anglais se multiplient, selon le scénario bien connu des guérillas menées contre une puissance occupante. L’évêque de Glasgow, Robert Wishart, ancien gardien du royaume après la mort d’Alexandre III, se montre particulièrement actif à susciter des vocations de résistants ; en juin, il réussit un coup de maître en amenant James Stewart, le grand seigneur du Sud-Ouest à rejoindre le camp de Wallace ; et surtout, un peu plus tard, c’est Robert Bruce le Jeune (le petit-fils du « compétiteur », revêtu du prestige de sang royal coulant dans ses veines) qui saute le pas et passe à la rébellion contre Édouard 1er.
Édouard 1er
L’évènement est lourd de conséquence, car jusqu’alors les Bruce avaient été parmi les plus fidèles soutiens des Anglais en Écosse.
En août, Wallace mit le siège devant Dundee, la riche cité de l’estuaire de
la Tay , qui ne manifestait pas l’intention de se rallier à lui. Surrey et Cressingham, que l’ampleur du mouvement de résistance commençait à inquiéter, saisirent aussitôt la chance qui s’offrait à eux de lui barrer la route du retour vers ses bases de l’Ouest. Ils firent mouvement sur Stirling dont la forteresse domine la plaine marécageuse du Forth à l’endroit où à l’époque s’élevait le dernier pont permettant le passage de la rivière avant son estuaire.
Pont de Stirling
Abbey Craig
Wallace comprit le danger et revint en hâte, mais les Anglais étaient déjà installés sur la rive droite du Forth, bloquant le pont. Il se campa sur la rive gauche, près de l’abbaye de Cambuskenneth, sur une éminence rocheuse nommée Abbey Craig. Son armée comprenait 4 000 fantassins et 180 chevaux (ce qui donne un aperçu de l’ampleur des ralliements qu’il avait recueillis depuis le mois de mai ; les Anglais avaient 15 000 fantassins et 1 000 chevaux). La défaite des Écossais semblait inéluctable, mais, à deux moines venus lui proposer une trêve pour éviter l’effusion de sang, Wallace réplique : « Nous ne sommes pas venus ici pour avoir la paix, mais pour libérer le royaume. Que nos ennemis viennent à nous quand ils voudront, ils nous trouveront prêts à les combattre face à face ». C’est ce genre de phrases historiques qui deviennent vite légendaires et qui restent dans les mémoires du peuple.
Château de Stirling vu sous l’angle sud-ouest
Le site était, en apparence, défavorable à Wallace. La rivière, entourée de marais, n’était franchissable que par l’étroit pont de bois sur lequel deux cavaliers ne pouvaient passer de front (c’est ce pont, Stirling Bridge, qui a donné son nom à la bataille). Il suffisait donc aux Anglais, bien adossés à la colline imprenable du château de Stirling, de ne pas bouger pour bloquer Wallace sur la rive gauche et empêcher toute retraite.

Au matin du 11 septembre, un chevalier anglais, Marmaduke Tweng, gâcha tout en voulant à toute force attaquer. Il s'engagea sur le pont, étendard en tête, sans rencontrer de résistance. Wallace, avec un coup d'oeil de vrai stratège, saisit aussitôt sa chance : il laissa passer la moitié de l'armée anglaise, puis descendit de sa colline et lança ses troupes. Les Anglais, surpris avant d'avoir eu le temps de se regrouper, furent taillés en pièces. Ils perdirent 3000 hommes, dont plus de cent chevaliers; le trésorier Cressingham fut tué, et sa peau fut coupée en lanières dont un morceau servit de baudrier à l'épée de Wallace (mais l'anecdote est controversée). Surrey réussit de justesse à s'enfuir. C'était pour Wallace une victoire imprévue, éclatante, l'annonce d'une possible libération de l'Écosse.
Aussitôt, entraînées par le mouvement, des villes ouvrirent leurs portes. À Aberdeen, Wallace fit pendre les bourgeois qui lui avaient résisté. Successivement, Dundee, Perth, Stirling, Édimbourg, Roxburgh, Berwick même échappaient aux Anglais. Plus extraordinaire encore, les orgueilleux comtes et barons écossais reconnaissaient l'autorité de Wallace, simple roturier. Robert Bruce l'arma chevalier; une réunion de chefs le proclama " gardien du royaume d'Écosse, chef de ses armées au nom de l'illustre prince Jean, roi d'Écosse par la grâce de Dieu ".
Dans les mois qui suivirent, on voit en effet Wallace agir comme un véritable souverain, ou tout au moins comme un régent. L'évêque de St. Andrews, William Fraser, étant mort, il désigne pour le remplacer l'anti-anglais notoire William Lamberton, et le pape confirme ce choix. Wallace fait régner l'ordre dans les territoires libérés de l'occupation anglaise et dirige même des opérations au-delà des frontières, en Cumberland et Northumberland, où les chroniqueurs anglais relatent avec force détails les horreurs commises par ces barbares. (L'un de ces épisodes vaut d'être cité, car il traduit bien le côté encore primitif de ces razzias. À l'abbaye de Hexham, Wallace interdit à ses hommes de piller les vases sacrés; mais, pendant la messe célébrée par un moine, les Écossais profitant de ce que leur chef était allé se dépouiller de ses armes par respect pour le saint lieu, arrachèrent au prêtre ses ornements, le calice et la patène, et disparurent avant que Wallace fût rentré dans l'église.)
Pendant tout ce temps, Édouard 1er était sur le continent, où il aidait ses alliés flamands contre les Français. Quand il apprit l'évolution inquiétante de la situation en Écosse, il repassa la mer et remonta à marche forcée vers le nord avec une armée considérable. Au début de juillet 1298, il réoccupa sans difficultés Berwick, puis Roxburgh. Wallace, regroupant ses forces, tenta de se retirer dans l'Ouest où étaient ses bases, mais Édouard (averti, par le comte de Dumbar, jaloux de Wallace) lui barra le chemin à Falkirk.
Le film de Mel Gibson Braveheart (1996) a fait connaître
William Wallace au public mais, malheureusement, sa
valeur historique est quasi nulle.
L'été était excessivement chaud, les hommes souffraient de la soif. Wallace présuma de ses forces, ou peut-être fut-il forcé d'agir par l'impatience de ses troupes. Au lieu de disperser ses hommes dans les forêts environnantes et d'épuiser l'armée anglaise par une tactique de guérilla (qui, sans doute, eût réussi, car ses adversaires commençaient à donner des signes de fatigue), il décida de se retrancher et d'attendre l'attaque frontale d'Édouard en groupant ses hommes en bataillons (schiltrons) serrés et hérissés de lances, " comme des porcs-épics ". Les Anglais lancèrent contre eux leurs archers, puis leur cavalerie; les schiltrons écossais furent disloqués, puis dispersés. À la fin de la journée (22 juillet 1298), il n'y avait plus d'armée écossaise, plus de 2 000 hommes étaient restés sur le terrain, et Wallace lui-même était fugitif. C'était la fin de la glorieuse aventure commencée un peu plus d'un an plus tôt.
La bataille de Falkirk, outre ses conséquences immédiates pour l'Écosse, marque une date dans l'histoire militaire, car elle faisait définitivement la preuve que les archers pouvaient venir à bout de n'importe quelle formation immobile, aussi compacte fût-elle. La leçon n'en sera pas oubliée: quarante-huit ans plus tard elle assurera la victoire des Anglais contre les Français à Crécy.
Le triomphe ambigu d’Édouard 1er (1209-1304)
Après le désastre de Falkirk, Wallace abandonna son titre de gardien du royaume et passa en France (on connaît mal son sort entre 1298 et 1304. Peut-être combattit-il dans l'armée française en Flandre; en 1299 Philippe le Bel le qualifie de " bien-aimé ". En 1303-1304, on le retrouve en Écosse, où, pour son malheur, il a repris sa carrière de guérillero). Une assemblée de chefs écossais nomma gardiens du royaume (toujours au nom du roi Balliol) John Comyn, John de Soules, Robert Bruce le Jeune et l'évêque Lamberton de St. Andrews.
Militairement, le roi d'Angleterre triomphait, mais pas plus qu'auparavant son autorité ne s'imposait au nord de
la Tay et de
la Clyde. Le mouvement de résistance auquel Wallace avait donné tant de force continuait, soutenu activement par le clergé. L'évêque Lamberton se rendit en France pour demander l'aide de Philippe le Bel (en vain, car à ce moment le roi de France ne songeait qu'à la trêve avec l'Angleterre, qui devait être signée, sous les auspices du pape, à Montreuil-sur-Mer le 19 juin 1299, sans qu'il y fût fait mention de l'Écosse).
À Rome, le savant Baldred Bisset dénonçait auprès du pape Boniface VIII « les mensonges du roi d'Angleterre » et plaidait la cause historique de l'indépendance de l'Écosse: là encore sans grand succès, car le pape, soucieux avant tout de réconcilier ses " très chers fils " de France et d'Angleterre, invita au contraire les évêques écossais à se soumettre au suzerain légitime du pays, c'est-à-dire à Édouard.
Ni le pape ni le roi Philippe n'oubliaient, cependant, le malheureux Jean Balliol et son fils, toujours prisonniers en Angleterre. Ils demandaient l'un et l'autre avec insistance à Édouard de les libérer, mais il fallut attendre juillet 1299 pour que les deux Balliol fussent remis entre les mains d'un légat pontifical, " par amour et respect filial envers notre Saint-Père ". Le roi déchu et son fils passèrent en France, où ils vécurent sur leurs terres patrimoniales; John Balliol mourut en 1315, sujet fidèle du roi de France; quant à son fils, Édouard Balliol, il devait faire parler de lui par la suite en Écosse, sous le règne de David II.
Pendant ce temps, en Écosse " non occupée ", le gouvernement des gardiens du royaume remportait quelques succès. Mais la belle unité réalisée autour de Wallace s'effritait. Robert Bruce, âgé en 1300 de vingt-cinq ans, n'admettait plus la fiction du règne de Jean Balliol, que son grand-père et son père n'avaient reconnu comme leur souverain que du bout des lèvres. Au conseil des chefs, les querelles entre Bruce et John Comyn, le neveu de Balliol, étaient de plus en plus âpres, allant jusqu'aux menaces de violences physiques. Bon gré mal gré, les autres nobles étaient obligés de prendre parti pour l'un ou pour l'autre; l'évêque de St.-Andrews, ennemi irréconciliable des Anglais, se brouilla avec Comyn; James Stewart et le comte d'Atholl suivirent, puis Bruce démissionna de sa charge de gardien.
Toutes ces rivalités menaçaient de déboucher sur une guerre et, en définitive, sur le triomphe de l'Angleterre. John Comyn travaillait auprès du roi de France à faire restaurer Jean Balliol. La perspective d'un retour de Balliol suffit à provoquer le plus inattendu des revirements: le 16 février 1302, Robert Bruce fit sa soumission à Édouard 1er, après quoi il épousa, avec la bénédiction du roi d'Angleterre, une sujette de celle-ci, Élisabeth de Burgh, fille du comte d'Ulster.
Sur le continent aussi, la situation évoluait au détriment des Écossais. La trêve de 1299 rompue, Philippe Le Bel subissait de graves revers ; il n’était plus question pour lui d’aider les gardiens d’Écosse, moins encore d’envisager le restauration de John Balliol. Le traité de Paris (20 mai 1303) marqua la réconciliation complète du roi de France et du roi d’Angleterre, scellée par le mariage du fils du second avec la fille du premier.
Dès lors, Édouard 1er n'avait plus d'obstacle sur sa route en Écosse. Au cours de l'été 1303, à la tête de son armée, il franchit le Forth sur un pont de bateaux hâtivement construit et débouche sur Perth, Dundee, Aberdeen, poussant jusqu'au Moray Firth. Le château de Stirling, dernier bastion de l'indépendance et clef de la route des Highlands, capitule en juillet 1304. Les Comyn, longtemps âmes de la résistance, font leur soumission. Le pape, après une vaine tentative d'intervention auprès du roi d'Angleterre sous le prétexte (fallacieux) que l'Écosse était terre du Saint-Siège, finit par condamner la résistance des évêques et leur ordonner de reconnaître Édouard pour leur roi légitime.
Le moment était venu pour celui-ci de récolter les fruits de son indiscutable victoire militaire. Il promulgua une promesse de pardon pour tous les Écossais qui abandonneraient la lutte, en excluant toutefois Wallace, qui devait " se rendre à la merci du roi notre souverain seigneur, qui agira envers lui comme il le jugera bon ".
Les ralliements, comme suite à cette proclamation, se multiplièrent; le pays, à peu d'exceptions près, était soumis. Quant au malheureux Wallace, capturé à Glasgow, il fut emmené en Angleterre, jugé pour trahison envers son souverain (ce qu'il récusa, niant avoir jamais prêté serment au roi Édouard) et pour les crimes et sacrilèges commis depuis le meurtre du sheriff de Lanark. Condamné à mort, il fut exécuté à Londres avec le raffinement de barbarie réservé au châtiment des traîtres, le 23 août 1305.
Monument de William Wallace
Ce supplice atroce, accompagné de tout ce que les Anglais purent imaginer pour humilier l'orgueil écossais, fit peut-être plus pour la gloire posthume de William Wallace que ses exploits militaires au temps de ses éphémères triomphes. Les Écossais d'aujourd'hui ont oublié ses actes de cruauté et ses violences; son monument, fièrement dressé sur la colline à l'endroit de la bataille de Stirling Bridge, reste le symbole de la résistance à l'oppression anglaise, et son nom est devenu légendaire comme celui d'un héros de l'histoire nationale.
L’épée originale de William Wallace Statue de William Wallace
Au lendemain de la mort de William Wallace, Édouard 1er avait décidément gagné la partie. Tous les comtes, barons et évêques d’Écosse lui avaient fait leur soumission (y compris Bruce et les Comyn, rivaux traditionnels) ou s’étaient exilés sur le continent. Instruit par les erreurs de la décennie précédente, le roi d’Angleterre consentit à donner à l’Écosse une sorte de gouvernement semi-autonome. Il convoqua les états du royaume à Perth (Écosse) en mai 1305 et, sur leur recommandation, nomma un conseil de 24 membres, parmi lesquels on retrouva des anciens chefs de la résistance dont l’évêque Lamberton, Robert Bruce, John Comyn, à présent ralliés. Un gouverneur anglais représentait le roi en Écosse ( comte de Richmond, le neveu d’Édouard) mais à part ce détail et naturellement le fait qu’il y ait des garnisons anglaises dans les châteaux royaux, on aurait pu croire à un simulacre d’indépendance surtout qu’il était promis que le pays serait gouverné « selon les lois, coutumes et libertés en usage au temps d’Alexandre III » mais il y a toujours un hic dans l’histoire et c’est que le roi Édouard tirait bien les ficelles puisqu’il était bien précisé que les anciennes lois et coutumes d’Écosse pourraient être amendées par son bon soin, en cas de besoin naturellement.
Mais c’était mal connaître le tempérament des Écossais, les années de lutte depuis 1296 avaient marqué les esprits de manière indélébile et un sentiment d’identité nationale était né et aucune concession faite par le roi d’Angleterre ne pourrait plus jamais la faire disparaître. Au-dessus des rivalités, jalousies et ambitions des nobles, le haut clergé était le cœur de ce patriotisme qui se manifestait par l’hostilité envers les Anglais installés en Écosse. Les évêques Lamberton et Wishart, malgré leurs serments de fidélité à Édouard, étaient prêts à soutenir toute forme de résistance qui viendrait à renaître.
Robert Bruce comte de Carrick
Le jeune Robert Bruce (qui au fond de son cœur n’avait certainement jamais douté de son droit héréditaire au trône, comme descendant de Guillaume le Lion) avait comme les autres fait acte de soumission à Édouard 1er.
Mieux, il était traité par celui-ci avec une bienveillance particulière ; son frère cadet Édouard faisait partie de l’entourage du prince de Galles, héritier du trône. En aucune façon il ne pouvait se considérer comme victime de la domination anglaise, au contraire, le roi d’Angleterre pouvait, à bon droit, voir en lui l’un de ses principaux soutiens en Écosse.
Alors pourquoi Bruce rompit-il en 1306 avec la ligne de politique pro-anglaise qu’il avait suivie jusqu’alors. Un évènement fortuit en apparence en décida.
En dépit de la paix établie en 1304, des irréductibles résistaient encore dans le Nord, l’évêque de Moray en tête. John Comyn « le rouge », qui détestait et jalousait Bruce depuis toujours l’accusa auprès du roi Édouard de comploter avec les rebelles (peut-être que cela était vrai, en tout cas Édouard sembla y croire). Bruce eut connaissance de l’affaire, se précipita à Dumfries où Comyn se trouvait pour participer à une session judiciaire. La dispute s’engagea dans l’église des Frères gris (les Franciscains) et dégénéra ; John Comyn et son oncle Robert furent abattus sur les marches de l’autel (circonstance aggravante, achevés de sang-froid à coups de hache). Le sacrilège était patent : si Bruce était pris par la justice du roi, il était condamné à mort sans rémission. Avec ses compagnons, il se précipita vers le château de Dumfries et, par un coup d’audace incroyable, s’en empara (10 février 1306).
En quelques heures, le destin de Robert Bruce comte de Carrick, grand seigneur familier de la cour du roi d’Angleterre bascula. Il était devenu un hors-la-loi. Au péril de sa vie, il se réfugia à Glasgow où, de façon tout à fait inattendue, l’évêque Wishart lui donna l’absolution pour le crime commis dans l’église des Franciscains de Dumfries. Il se jura de respecter dans l’avenir les privilèges et libertés de l’Église. Donc après cette mésaventure, Bruce se retrouva propulsé comme porte-drapeau de l’indépendance écossaise avec l’appui, non négligeable, des évêques d’Écosse.
Robert Bruce n’était pas William Wallace, du sang royal coulait dans ses veines et en tant que grand seigneur, il avait quantité de vassaux et de fidèles prêts à le suivre. Il fallait un roi à l’Écosse et nul autre que lui ne pouvait jouer ce rôle. Donc le 27 mars 1306, Robert Bruce se fit couronné à Scone par l’évêque de Glasgow, au moyen d’ornements improvisés puisque les joyaux de la couronne avaient été emportés en Angleterre par Édouard 1er. Il devint Robert 1er roi d’Écosse.
Les partisans de Bruce étaient, à ce stade, une goutte d’eau dans l’océan. Le crime de Dumfries (meurtre de John Comyn) avait jeté dans l’opposition tout ce qui tenait aux Comyn, soit le nord et le centre du pays.
De son côté Édouard 1er, vieillissant et en mauvaise santé, ressentit comme une trahison personnelle la rébellion de Bruce qui, jusqu’alors lui avait manifesté le plus grand attachement. Ivre de rage, Édouard, réunissant toutes les forces de son royaume, décida d’en finir avec ce peuple indocile. Son fils, qui allait lui succéder bientôt sous le nom d’Édouard II, l’accompagna dans son entreprise.
Très vite, le sort des armes se retourna contre Bruce. Battu près de Perth, il dut se retirer dans les montagnes, avec quelques compagnons fidèles dont James Douglas. Il s’échappa à grand peine vers l’ouest et s’embarqua pour l’île de Rathlin, au large de l’Irlande, où il passa l’automne et l’hiver en fugitif, caché, selon la tradition ou la légende, dans une grotte où ( anecdote célèbre que racontaient naguère encore, dans les manuels d’histoire des écoles écossaises) il contemplait l’infatigable travail d’une araignée et, émerveillé, y puisait des leçons de courage et de persévérance.
Pendant ce temps, l’Écosse du Sud était une nouvelle fois occupée et ravagées par les Anglais. Les terres patrimoniales des Bruce étaient pillées, leurs châteaux incendiés. La femme de Bruce ( la reine Isabelle) était amenée de force en Angleterre et emprisonnée ; la comtesse de Buchan ( pour la punir de son rôle lors du couronnement à Scone de Bruce, c’est elle qui le conduisit jusqu’au trône) était indignement enfermée dans une cage de fer et exhibée au sommet du château de Berwick, les évêques de Glasgow et de St-Andrews furent arrachés à leurs sièges épiscopaux, le comte d’Atholl et Simon Fraser furent exécutés comme traîtres et dernier acte de vengeance de la part d’Édouard, qui suscita une indignation durable, les trois jeunes frères de Bruce furent pendus.
En 1307 Bruce retraversa la mer d’Irlande et, par un coup de chance, s’empara par surprise du château de Turnberry, ce qui lui permit de reprendre pied dans l’ouest de l’Écosse. Dans les diverses entreprises hasardeuses que Bruce entreprit par la suite, il ne dut son salut qu’à son fidèle compagnon James Douglas. Le véritable tournant de la guerre fut la mort d’Édouard le 7 juillet. Dans l’histoire Édouard 1er laissera le souvenir d’un roi avide de pouvoir et de conquête, trahissant le rôle de tuteur et d’arbitre que les Écossais lui avaient confié après la mort d’Alexandre III, en ravageant le pays sans merci.
Édouard II, qui ne fut pas aimé de son père qui ne lui faisait pas confiance (en quoi le vieux roi avait fait preuve de clairvoyance) succéda à Édouard 1er. Il retourna en Angleterre et à partir de ce moment, le parti anglais ne cessa de perdre sa force et son importance dans le royaume du nord, soit l’Écosse. Bruce, manifestant enfin ses qualités d’organisateur et de stratège, regroupait autour de lui le peuple écossais.
De 1307 à 1314, les opérations militaires marquent les avancées et les reculs des uns et des autres. Le prestige du roi Robert 1er dépasse les frontières de son pays. En 1309, John Balliol, qui vivait encore, négocie pour lui une trêve avec Édouard II. La rupture de cette trêve en 1310 ne profita pas aux Anglais qui voient envahir et razzier à nouveau les comtés de Cumberland et le Northumberland. Les bourgs et châteaux d’Écosse tombent au pouvoir de Bruce et en 1313 c’est le château d’Édimbourg qui succombe.
Château d’Édimbourg
La chute d’Édimbourg était pour les Anglais un coup très dur ; au début de 1314, ils ne tenaient plus en Écosse (en dehors de quelques châteaux d’importance secondaire) que deux forteresses stratégiquement décisives ; Berwick « porte d’entrée » du pays et Stirling, clef des communications entre le Nord et le Sud.
BANNOCKBURN
1314
Château de Stirling
Le château de Stirling avait été assiégé, à l’été 1313, par Édouard Bruce, l’unique frère survivant du roi. C’était un ouvrage presque imprenable sur son roc abrupt ; la garnison anglaise était nombreuse, commandée par le valeureux Philipp Mowbray. Faute d’un nombre suffisant de soldats et de machines de guerre, Édouard Bruce avait renoncé à poursuivre l’opération ; il était entré en pourparlers avec Mowbray et avait conclu avec lui une de ces trêves qui faisaient partie des mœurs chevaleresques du temps. Il fut convenu (la chose aujourd’hui nous paraîtra à peine croyable) que secouru avant la fin de juin 1314 par une armée anglaise, son commandant le livrerait. C’était un délai inouï, que Robert Bruce jugea sévèrement « Jamais je n’ai entendu parler d’une telle facilité donnée aux Anglais pour réunir leurs forces et pour nous attaquer », mais la parole était donnée et il n’était plus question d’y revenir. La seule chose qui restait à faire était de se préparer au combat.
Pour Édouard II l’affaire tombait à pic. Après des années de conflits avec ses barons et son Parlement, il venait de se réconcilier avec eux et la vie politique anglaise retrouvait son calme. La perspective de la chute de Stirling (nul n’en doutait de l’Écosse toute entière) avait de quoi fouetter l’orgueil anglais et mobiliser toutes les énergies. Il fallait que la place forte soit secourue dans les délais prévus. Un immense effort militaire fut accompli dès l’automne 1313 avec des recrutements de troupes en Irlande, au pays de Galles, en Guyenne, et des armements gigantesques, incluant même une flotte pour harceler les côtes écossaises et y débarquer des troupes.
En mai 1314, Édouard II s’installa à Berwick avec toute sa cour ; l’armée était convoquée pour le 10 juin, chaque contingent étant commandé par son seigneur selon la coutume féodale. Le superbe spectacle des chevaux caparaçonnés de métal et de soie, des étendards multicolores, des cavaliers engoncés dans leurs cottes de mailles et leurs surcots armoriés, des fantassins armés de piques, d’épées, de haches, de coutelas, des archers aux surcots de cuir matelassé, la plus grande armée qu’on eut vue de mémoire d’homme ( en recoupant tous les témoignages contemporains on évalua à 20 000 à 25 000 les hommes de pied, à 3 000 archers et 2 500 chevaux la machine de guerre d’Édouard II).
Face à cette force impressionnante, Bruce avait lui aussi battu le rappel de tout ce que l’Écosse pouvait lui fournir. Même les bourgs avaient apporté leur contribution en hommes et en armes. Mais le grand problème était celui de la discipline ; les montagnards des Highlands étaient des géants intrépides, des combattants valeureux, mais ils n’avaient aucune habitude de l’ordre et de l’obéissance au combat. Bruce, son frère Édouard, ses lieutenants James Douglas, Thomas Randolph, Walter Stewart, passèrent le printemps à préparer leur armée, qui, à l’arrivée des Anglais, devait compter entre 5 000 et 6 000 hommes dont 500 ou 600 cavaliers.
Tout le monde, Anglais comme Écossais, savait que l’avenir du pays se jouerait dans la bataille. Bruce lui-même, qui en règle générale préférait la tactique de guérilla à l’affrontement massif, se rendait compte que laisser le roi Édouard II secourir Stirling équivaudrait à perdre toute chance de rendre à l’Écosse son indépendance. De part et d’autre, on pria Dieu, on multiplia les messes et les vœux aux saints protecteurs.
Bruce avait pleinement conscience de son infériorité numérique, mais il avait sur les Anglais l’avantage d’une parfaite connaissance du terrain. Sa tactique qualifiée d’exemple d’école pour l’arrêt d’une invasion. Il divisa ses forces en trois groupes sur une colline protégée à droite par un vallon abrupt du ruisseau de Bannock (Bannock Burn en écossais), à gauche par un terrain marécageux et bordure du Forth ; et il compléta ce dispositif par des rangées de pieux enterrés dans le sol et cachés par des branchages, sur lesquels la cavalerie anglaise s’empalerait si elle tentait de contourner l’obstacle des marais.


Enfin, au matin du 22 juin, l’armée anglaise apparut à l’horizon. Elle était si impressionnante, avec ses bannières déployées, que les éclaireurs écossais revinrent, consternés, vers Bruce pour lui dire que jamais on n’en pourrait venir à bout ; sur quoi Bruce, sagement, décida de mentir et de faire circuler parmi les Écossais l’information que les Anglais avançaient en désordre et qu’il serait aisé de les arrêter. La nuit du 22 au 23 se passa dans les prières et les ultimes préparatifs.
Bruce avait assimilé les leçons de la bataille de Courtrai, gagnée douze ans plus tôt par la piétaille flamande sur la cavalerie française, et aussi l’importance d’une stricte coordination des mouvements, ce qui lui était plus facile, vu sa position, qu’aux Anglais étirés sur un large front.
La journée du 23 fut marquée d’abord par une attaque hardie de l’Anglais Henry de Bohun, ennemi personnel de Bruce, qui se termina par la mort de l’assaillant, coupé en deux par la hache d’armes du roi d’Écosse ; puis une partie de la cavalerie anglaise passe le ruisseau, et comme l’avait prévu Bruce, s’enferra sur les pieux cachés par des branchages. La chaleur, la poussière, la soif étaient extrêmes ; vers le soir, chacun se retira sur ses lignes, mais il ne fut guère question de sommeil cette nuit-là. Un moment, Bruce envisagea de se retirer et d’abandonner le terrain aux Anglais, mais un transfuge l’avertit que, dans le camp adverse, le découragement régnait.
Au matin du 24 juin, les Écossais décidèrent d’attaquer à leur tour en trois colonnes, commandées respectivement par Édouard Bruce, Thomas Randolph et James Douglas. Avant de se mettre en marche, ils s’agenouillèrent quelques instants pour invoquer l’aide de Dieu. « Ces lâches implorent merci ! s’écria Édouard II, jubilant. N’en croyez rien, Sire, répliqua Ingeram d’Umfraville, qui combattait dans les rangs anglais, ils prient Dieu, et soyez sûr qu’aujourd’hui ils vaincront ou mourront. »

Le premier choc fut soutenu par le comte de Gloucester, l’un des principaux chefs anglais, qui fut blessé à mort. Par un triple mouvement enveloppant, les Écossais enfermèrent la masse de la cavalerie anglaise qui, incapable de se déployer et de s’élancer, s’écrasa en un indescriptible désordre, les chevaux affolés s’écroulant sur leurs cavaliers tandis que les Écossais maniaient à tour de bras haches, épées et coutelas. Vers le soir, Robert Bruce fit donner ses réserves de Highlanders arrivés tardivement, et leur vue acheva de démoraliser les Anglais qui s’enfuirent en désordre. Édouard II fut sauvé de justesse, environné d’Écossais qui s’apprêtaient à le faire prisonnier. On compta, sur le champ de bataille gorgé de sang, les cadavres de 250 chevaliers et de 3 000 soldats anglais ; 90 chevaliers et barons étaient prisonniers. Le butin était immense, plus que n’avaient jamais osé espérer Bruce et ses compagnons.
Bannockburn aujourd’hui
C’était la plus dure défaite éprouvée par les Anglais depuis Guillaume le Conquérant. Elle fut décisive ; quelques jours plus tard, Philip Mowbray livra le château de Stirling et, Berwick mis à part pour quelque temps, Robert Bruce, Robert 1er d’Écosse régna sans conteste sur la totalité de son pays. Le nom de Bannockburn est demeuré, jusqu’à nos jours, le symbole de la fierté et de l’indépendance écossaises.
Après Bannockburn, pour la première fois depuis l’invasion d’Édouard 1er en 1296, il n’y a plus de présence anglaise en sol écossais. Robert 1er peut se consacrer à la reconstruction du pays, ruiné par vingt ans de guerre civile et étrangère.
Statue de Robert Bruce Statue de Bruce Château de Stirling
Pour en savoir plus relativement aux lectures ;
voir onglet Livres de référence
Céline E. Colgan |