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Collaboration spéciale : Céline E. Colgan
LES HEURES SOMBRES
DES HIGHLANDS
Les évictions
(Highland Clearances)
Le pathétique de l’émigration
« Qui craint trop son destin
De mérite n’a guère,
S’il n’ose le pousser au point
De tout gagner ou tout perdre. »
James Graham, comte de Montrose.
DEUX PEUPLES
DEUX SOLITUDES
DEUX INCOMPRÉHENSIONS…
La justice par le glaive était oubliée et le faible n’avait pas, plus qu’ailleurs, à craindre du
puissant mais aucune réglementation, en aucun pays, n’est encore parvenue à donner au
riche et au pauvre exactement les mêmes chances devant les juges.
La période des clearances débutait.
Le règne des moutons
Après les soulèvements jacobites de 1715 et de 1745, on tenta de réprimer les rebelles et de mettre un terme au système clanique dans les Highlands. Aussi les domaines des turbulents chefs de clan furent-ils confisqués au profit de
la Couronne
et vendus à des personnes étrangères aux Highlands. On contraignit les membres des clans qui avaient acquitté leur tribut en servant dans l’armée de leur chef, à verser des loyers élevés qu’ils ne pouvaient payer.
Les chefs de clan des Highlands, rejetant leurs responsabilités traditionnelles vis-à-vis des membres du clan, devinrent de simples propriétaires terriens.
Il faut tout d’abord que vous sachiez que le régime des terres, en particulier, demeurait médiéval. La grande majorité des paysans n’étaient que des occupants précaires, avec des tenures (contrats de jouissance) de courte durée ; ils pouvaient être expulsés par les propriétaires, qui, eux-mêmes, soit tenants-in-chief (vassaux directs de la Couronne), soit feuars (vassaux en second). On s’explique mieux, dans ces conditions, que personne ne fut tenté de faire des investissements ou d’entreprendre des améliorations à long terme, l’insécurité étant la caractéristique générale du système.
Le phénomène des évictions connut trois phases. La première visa surtout les anciens tacksmen, membres de la petite noblesse qui étaient les lieutenants des chefs en temps de guerre. Ils tenaient la terre de leur chef et la sous-louaient aux paysans. Avant même 1745, ils commençaient à être considérés comme des intermédiaires superflus. L’escalade des loyers força nombre d’entre eux à émigrer en Amérique du Nord. La deuxième phase commença dans les dernières décennies du 18e siècle. Les propriétaires terriens expulsèrent leurs tenanciers, parfois par la force, pour créer de grands domaines d’élevage ovin confiés à un seul exploitant. Les années 1860 connurent une troisième phase d’éviction, due au désir des propriétaires terriens d’exploiter la mode de la chasse au daim.
La nouvelle vocation des propriétaires
La nouvelle vocation des propriétaires terriens, soucieux avant tout du rapport de leurs domaines et préférant élever des moutons sur des terres qui s’avéraient particulièrement ingrates pour l’obtention d’un maximum de bénéfices financiers au détriment de la dignité humaine et de la respectabilité envers des familles les ayant servis parfois durant des décennies et qui n’avaient vécu que pour et en fonction de cette terre, exigèrent le versement en espèces de fermages plus élevés et conduisirent les habitants à une déchéance totale et à l’obligation d’émigrer.
Le blocus imposé par Napoléon à l’Angleterre, en restreignant l’approvisionnement en viande et en laine, provoqua un développement du phénomène et nombre de propriétaires anglais ou venus des Lowlands consacrèrent même les terres arables des Highlands à ce seul élevage.
Des domaines, jadis capables de subvenir aux besoins vitaux et nécessaires aux membres des clans, furent transformés en parcs à moutons ou en vastes étendues de forêt. Les terrains étaient réquisitionnés pour les moutons ou les cerfs. De nombreux habitants des Highlands quittèrent leur terre natale vers d'autres destinations comme certaines parties de
la Grande-Bretagne
, l’Australie mais également vers le nouveau monde soit l’Amérique du Nord.
Les Highlanders sont chassés
Pour laisser la place aux moutons, les Highlanders furent expulsés. Ceux qui refusaient de quitter leurs anciennes demeures étaient souvent évincés de force, leurs maisons brûlées et le bétail tué. Les évictions et la rareté de l'emploi remplirent les habitants des Highlands d'amertume. Ceux qui décidaient de rester devaient s'installer dans des fermettes appelées crofts. Ce qu’il faut surtout comprendre c’est qu’à la grande époque des clans, les fermiers payaient à leur chef la location de la terre sous forme de service militaire. La destruction de ce type de société, après la bataille de Culloden, conduisit les propriétaires à exiger un loyer en argent, que ces petits paysans ne pouvaient payer.
Cimetière de croick Glencalvie
Les exploitants de crofts chassés de Glencalvie dans le Easter Ross en 1845 trouvèrent un refuge temporaire dans le cimetière de Croick. Nombre d’entre eux gravèrent des messages d’adieu sur les fenêtres de la chapelle avant de quitter à tout jamais leur vallée.
On lit : « Ceux de Glencalvie étaient dans ce cimetière le 24 mai 1845
croft
Les crofts (fermes) sont de petites propriétés agricoles exploitées par des métayers. Le crofting est une forme de bail devenu populaire dans les îles reculées au 19e siècle après l’épuration des Highlands.
La rébellion des crofters
Il fallut attendre 50 ans de terribles épreuves; famines, loyers exorbitants, évictions et insécurité pour qu’une loi leur garantisse une certaine sécurité et accorde aux familles la transmission de leurs droits (mais pas de la propriété). Le Crofters Act (loi concernant les petits fermiers) de 1886 protégea les petits fermiers, mit fin à l’épuration des Highlands et donna aux métayers le bail assuré, le droit de transmettre la terre à leurs héritiers et de réclamer des subventions pour le développement auprès du propriétaire. La loi de 1976 accorda aux fermiers le droit d’acheter la terre mais ils perdirent un certain nombre de leurs prérogatives dont celle de faire paître leurs troupeaux sur le terrain communal. La création d’un trust permis de contourner ce problème : le trust achetait les fermes et les louait en retour aux fermiers.
Étoile rouge * = zone de résistance aux évictions
1782-1874
La fin des clans
Déjà, le mode de vie des Highlands avait disparu. La législation destinée à briser le système clanique avait réussi à transformer les chefs survivants, jacobites ou même whigs, en de simples propriétaires terriens. Après la révolte de 1745, les chefs de clan des Highlands, rejetant leurs responsabilités traditionnelles vis-à-vis des membres du clan, devinrent de simples propriétaires terriens. Ceux qui ont longtemps joui des honneurs et du pouvoir ne doivent pas en être privés sans quelque compensation. Les chefs ont reçu, en échange des privilèges qui leur étaient retirés, des sommes plus importantes que la plupart d’entre eux n’en avaient jamais possédées.
Il en résulta, entre le fin du 18 e siècle et le milieu du 19 e siècle une évacuation massive des Highlands appuyée à la fois par le gouvernement, qui fournit shérifs et troupes, et par l’Église presbytérienne, qui nomma comme ministres des Écossais originaires des Lowlands, totalement étrangers à la manière de vivre de la région des hautes terres.
Avec l’argent est venu la soif des biens et des avantages qu’il procure. Lorsque le pouvoir de la naissance ou du siège disparaît, le seul espoir d’influence qui subsiste est celui que la fortune procure. La puissance et la fortune se complètent l’une l’autre : la puissance permet de satisfaire nos désirs sans le consentement des autres pour la satisfaction de nos désirs. La puissance suppose que celui qui la détient en use aux dépens des autres. La puissance plaît au violent et au vaniteux. La fortune enchante le paisible et le timoré. C’est pourquoi l’homme jeune vole vers la puissance et l’homme mûr rampe et se traîne vers la fortune. Dépouillés de leurs prérogatives, les chefs ont forcément tourné leurs pensées vers l’accroissement de leurs revenus, recevant moins d’hommage, ils ont voulu plus de rente.
L’élevage
Le plus facile était de se lancer dans l’élevage du mouton. Comme cette activité nécessitait de vastes étendues de terre, on défricha, on expropria et on évinça les métayers à la fin du XVIIIe siècle et durant la première moitié du XIXe siècle.
L’expulsion !
L’exploitant, qui est fort loin de s’apercevoir que l’amélioration de sa condition est proportionnelle à la dégradation de celle de son propriétaire ne voit pas pourquoi son travail doit être taxé plus lourdement qu’auparavant. Il refuse de se plier à l’injonction et est expulsé. La terre est alors louée à un étranger, qui y met peut-être plus de bêtes mais qui, payant l’usage de la terre à prix fort, traite d’égal à égal avec le Laird, qu’il ne considère pas comme un chef en passant mais plutôt comme un spéculateur foncier. Le domaine y gagne mais le clan est détruit…
On ne peut négliger le tort fait aux fermiers qui, ayant jusqu’alors payé peu, ne peuvent pas admettre qu’il leur faut soudain payer beaucoup. Dans ces régions où l’éviction d’un fermier est un plus grand mal qu’en des lieux plus peuplés, il ne faut pas considérer seulement ce que la terre peut produire, mais avec quel soin et quelle habileté elle sera mise en valeur par celui qui l’exploite. Les propriétaires des Highlands pourraient peut-être accroître souvent leur revenu en morcelant leurs domaines et en n’affermant à chaque occupant que le nombre d’arpents qu’il peut profitablement exploiter; mais cela ne peut se faire si les bras manquent pour travailler la terre.
Les tenanciers (hommes qui détenaient une terre provenant d'un fief d’un seigneur et, en échange, ils devaient accomplir certains services pour ce seigneur dont ils dépendaient), qui représentaient un atout lorsque les chefs avaient besoin d’un maximum d’hommes pour leurs armées privées, étaient devenus une charge. Dans la réorganisation des domaines, la priorité fut donnée au profit et non à la main-d’œuvre.
Le nouveau visage des Highlands
Ils n’éprouvaient plus ce sentiment de responsabilité à l’égard de leurs hommes et de leurs vassaux et, en des temps extrêmement rigoureux, ils se préoccupèrent surtout de rentabiliser leurs domaines. Des dizaines de milliers d’hommes et de femmes se firent expulser des terres des Highlands, ce qui acheva de détruire le système des clans et créa le paysage de « nature » sauvage des Highlands modernes. Quelques-uns partirent pour la ville, un petit nombre préféra cependant s’installer sur le littoral ou émigrer dans les Hébrides, où ils essayèrent de cultiver une maigre subsistance. Certains se tournèrent vers la pêche. Des milliers de personnes dépossédées émigrèrent au Canada ou en Australie ou s’engagèrent dans les nouveaux régiments des Highlands.
Si nombre de propriétaires terriens des Highlands, dont beaucoup étaient des nouveaux venus, se conduisirent avec une brutalité révoltante, d’autres firent de leurs mieux pour épargner les populations locales. Fraser de Lovat et MacKenzie refusèrent non seulement de défricher mais ils donnèrent un abri aux victimes des expropriations voisines. MacDonald, Robertson de Struan et Macleod de Macleod se ruinèrent en tentant de venir en aide aux victimes de la modernisation. D’autres, comme les MacNab, se comportèrent comme si les hommes de leur clan étaient des serfs les poussant à émigrer en Amérique.
Quelle qu’en soit la cause, il semble qu’il y ait eu un mécontentement général dans une grande partie des Highlands. Il n’y a pas si longtemps, chaque homme était fidèle à son chef dont il portait et défendait fièrement le nom. Celui qui ne peut vivre chez lui comme il le souhaite prête l’oreille aux histoires d’îles fortunées et de régions prospères, où chacun possède sa terre et mange le produit de son travail sans devoir le partager avec un supérieur.
Ceux à qui l’on a attribué des terres en Amérique ont, comme chacun sait, recherché des colons dans tous les coins du monde et, parmi tous les lieux où l’oppression peut pousser à souhaiter un nouveau foyer, leurs émissaires n’ont pas manqué de lancer leurs invitations dans les îles d’Écosse. Il n’est point surprenant qu’ils n’aient eu aucun mal à convaincre quand les liens entre les clans et leurs chefs furent rompus et les hommes exaspérés par des exactions sans précédent.
On peut comprendre que les dommages causés par l’émigration n’aient pu être perçus d’emblée. Ceux qui partirent étaient sans doute ceux dont on pouvait le plus aisément se passer. Les récits de ces premiers aventuriers, vrais ou faux, poussèrent beaucoup d’autres à les suivre. Des villages entiers se groupèrent pour émigrer. Ainsi, quand on quittait le pays natal, on n’éprouvait pas le sentiment d’exil. Celui qui part en compagnie des siens emporte avec lui tout ce qui fait sa vie douce. Il s’installe sous un ciel plus clément, entouré de sa parenté et de ses amis. Ils emmènent avec eux leur langue, leurs croyances, les chants du pays, les réjouissances traditionnelles. Ils n’ont changé que l’emplacement de leur toit et, de ce changement, ils perçoivent bien l’avantage. Voilà ce qu’est l’émigration quand ceux qui s’en vont ensemble, se fixent au même endroit.

Pourtant le chef de clan aurait dû se préoccuper de trouver quelques moyens pour enrayer cette épidémie de l’émigration qui s’est propagée de vallée en vallée. Il aurait dû se préoccuper aussi de savoir si tous ces gens qui frémissaient d’impatience à l’idée de s’embarquer vers l’Amérique et qui s’assemblaient pour prendre le large, étaient poussés par l’espérance du bonheur ou par la volonté de se soustraire à une condition de vie malheureuse. Ils ont été poussés hors de leur pays natal par des maux bien réels, écoeurés par les mauvais traitements.
Il aurait dû comprendre que si ces gens ne se plaisaient plus dans cette partie du globe
où la naissance les avait placés, il en était en partie responsable et aurait pu remédier à
leur souffrance et calmer leur ressentiment puisqu’ils s’étaient toujours comportés en
sujets fidèles.
Les plus misérables n’ont pas été les seuls à partir, beaucoup d’hommes fortunés ont emmené avec eux tous ceux qui vivaient dans leur dépendance. Le fait que quelques Lairds plus sages ou moins avides n’aient pas vu décroître le nombre de leurs vassaux permet raisonnablement de conclure que les causes directes de la désertion des Highlanders doivent être imputées aux propriétaires des terres.
Certains ont pensé qu’ils pourraient être tentés de s’enrôler dans l’armée si on leur permettait d’y porter leur costume traditionnel. Si cette concession avait pu avoir quelque effet, elle aurait été facile à faire. Ce particularisme du vêtement qui était supposé les maintenir à l’écart du reste de la nation aurait pu, si cela leur avait été accordé de nouveau, les dissuader de s’agglutiner aux gens des Amériques. Si la restitution de leurs armes aurait pu les réconcilier avec leur pays, on aurait dû les leur rendre, elles n’auraient pas été plus nocives dans leur pays qu’aux colonies.
C’est ainsi que l’Angleterre a été remplie pendant plusieurs années du bruit des exploits de milliers de Highlanders engagés en Amérique dont le comportement sous les armes méritait les plus vifs éloges. Ceux qui partirent pour la guerre d’Amérique s’en allèrent à la mort. Voilà, telle était la situation des Highlands au début du XVIIIe siècle. Chaque homme était un soldat qui contribuait à la sécurité générale et se sentait responsable de l’honneur national.
Des avantages, du plus grand au plus petit, ne compenseront jamais pour la perte de cet état d’esprit.
Les Clachans
Dans les vallées de l’Écosse, il ne resta plus, au milieu de l’herbe folle et des orties, que de petits tas de pierres à la place des « clachans » (regroupement de maisons) et des bourgades.
Conséquence de l’émigration massive et souvent forcée, de nombreuses colonies de Highlanders se sont multipliées depuis trois siècles en Amérique du Nord, en Australie et en Nouvelle-Zélande, emportant avec eux dans le nouveau monde les habitudes, les traditions et la culture de leurs ancêtres.
Ce vide, ce n’est pas seulement une impression…
La fin du 19 ie siècle vit la population des Highlands chuter de manière catastrophique. Les Highlands clearances, qui se poursuivirent en plein XIXe siècle, désertifièrent totalement la région en l’espace d’un siècle. Aujourd’hui, seulement 200,000 habitants vivent encore sur ce territoire : comme si on dispersait la population d’une ville comme Rennes sur un territoire plus grand que
la Belgique
et le Luxembourg réunis !
Cette impression de vide encore perceptible aujourd’hui (surtout à l’intérieur des Northern Highlands où l’on ne rencontre pas âme qui vive sur des kilomètres) née de l’introduction du mouton, est encore accentuée par le déboisement massif que pratiquèrent les éleveurs et les maîtres de forges. Autrefois, même si cela semble aujourd’hui difficilement concevable, des forêts de chênes et de bouleaux recouvraient ces terres du Nord.
Dans la réorganisation des domaines, la priorité fut donnée au profit et non à la main-d’œuvre. Des dizaines de milliers d’hommes et de femmes se firent expulser des terres des Highlands, ce qui acheva de détruire complètement le système des clans et créa, par le fait même, le paysage de « nature » sauvage et désertique des Highlands modernes.
Que de tristesse…
Combatifs, entreprenants, courageux, ambitieux, déterminés, clairvoyants, les traits caractéristiques, les façons de penser, les préjugés et les tendances apportés par les immigrants écossais au Canada et qu’ils ont transmis à leurs descendants, jusqu’à la troisième et quatrième générations, ont leur origine dans la patrie qu’ils ont quittée. L’érosion du pouvoir de leurs chefs et de l’ancien régime foncier qui entraîna la défaite des clans à Culloden, laissa de nombreux jeunes Highlanders sans aucune perspective d’avenir et contraignit certains à l’exil. L’Amérique du Nord reçut le plus grand nombre de ces émigrants.
Clan MacAllaster
Seigneur, regarde notre Famille réunie.
Donne-nous la paix, la joie et la tranquillité d’esprit.
Donne-nous la force d’affronter ce qui doit être.
Que nous soyons braves face au danger,
constants devant le revers de fortune,
et que, jusqu’aux portes de la mort,
nous restions loyaux les uns envers les autres
et que nous nous aimions.
R.L. Stevenson
Pour en savoir plus relativement aux lectures ;
voir onglet Livres de référence
Céline E. Colgan |